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10 millions de litres de vin rouge risquent d'être transformés en alcool industriel

TRIBUNE

10 millions de litres de vin rouge risquent d'être transformés en alcool industriel

 

La crise du vin se fait de plus en plus sentir

L'Autriche s'apprête à prendre une mesure particulièrement radicale

Les caves étant plus pleines que le marché ne peut en absorber, l'association viticole autrichienne souhaite faire distiller jusqu'à 10 millions de litres de vin rouge. Ce vin ne finirait donc plus dans les verres, mais serait transformé en alcool industriel.

Ce qui, à première vue, ressemble à un énorme gaspillage est avant tout le dernier signal d’alarme en date d’un secteur viticole européen confronté à une baisse de la consommation, à des stocks croissants et à des consommateurs qui optent de moins en moins naturellement pour le vin rouge.

Des caves pleines, mais de moins en moins de consommateurs

La proposition concerne le vin rouge de 2025 et les millésimes plus anciens qui se trouvent encore dans des cuves ou des fûts. En retirant ce vin du marché, le secteur espère faire de la place pour les nouvelles récoltes tout en offrant une marge de manœuvre financière aux viticulteurs touchés. Aucune décision définitive n’a encore été prise. L'association viticole autrichienne n'a pas encore officiellement soumis son projet au ministère de l'Agriculture. Ce dernier souhaite d'abord examiner la justification économique avant d'éventuellement solliciter une aide européenne.

Le fait que la situation devienne si critique précisément en ce moment est également lié à la récolte autrichienne relativement importante de 2025. 2,56 millions d’hectolitres de vin ont été produits, soit 37 % de plus que lors de l’année exceptionnellement mauvaise de 2024 et 11 % de plus que la moyenne des cinq années précédentes. La production de vin rouge et de vin rosé a atteint environ 701 000 hectolitres. Ce volume était certes supérieur de 21 % à celui de l’année précédente, mais il est resté à peu près équivalent à la moyenne sur cinq ans. Le problème ne réside donc pas tant dans une quantité exceptionnelle de vin rouge nouveau que dans la combinaison avec des stocks qui ne se vendent pas suffisamment.

Parallèlement, la consommation de vin en Autriche a baissé en 2024/2025 pour s’établir à 25,5 litres par habitant. Les ventes à l’étranger offrent également moins de soutien. Oostenrijk Wein avait déjà signalé que les exportations de vin rouge en bouteille avaient reculé de 12,5 % en volume et de 14,4 % en valeur en 2024.

Le vin rouge perd de son caractère incontournable

L'Autriche est loin d'être un cas isolé. Selon l'Organisation internationale de la vigne et du vin (OIV), la consommation mondiale de vin a chuté en 2025 pour s'établir, selon les estimations, à 208 millions d'hectolitres. Cela représentait une baisse de 2,7 % par rapport à 2024 et même de 14 % par rapport à 2018. Neuf des dix plus grands marchés du vin ont de nouveau enregistré une baisse. Avec un recul de 12,7 %, les Pays-Bas figuraient parmi les baisses les plus marquées.

Les causes vont bien au-delà d’un simple creux temporaire. L’inflation et la baisse du pouvoir d’achat rendent les consommateurs plus sensibles aux prix, tandis que les jeunes générations consomment moins souvent de l’alcool ou répartissent leur intérêt entre le vin, les cocktails, les bières spéciales et les alternatives sans alcool. Ce sont surtout les vins rouges corsés, chers et à forte teneur en alcool qui sont ainsi mis sous pression. Parallèlement, les coûts de production augmentent et la viticulture devient plus vulnérable face à la sécheresse, à la chaleur, au gel et à d’autres conditions météorologiques extrêmes.

L’ampleur de cette évolution des préférences était déjà visible en France il y a quelques années. En 2023, la production de vin blanc y a dépassé pour la première fois celle du vin rouge. Le blanc représentait 40 % de la production française, contre 39 % pour le rouge. Cette année-là, la production de vin rouge a baissé de 11 %, tandis que celle de vin blanc a augmenté de 10 %. La portée symbolique de ce phénomène est considérable.

Même dans un pays où le vin rouge est presque synonyme de culture, les producteurs s’adaptent de plus en plus clairement à la demande de styles plus frais et plus légers.

Du vin au désinfectant

Lors d'une distillation d'urgence, le vin invendu est distillé pour produire de l'alcool. Afin d'éviter que cet alcool ne vienne à nouveau concurrencer les boissons courantes, il ne peut être utilisé que pour des applications industrielles, par exemple pour la fabrication de désinfectants ou la production d'énergie. Le vin disparaît ainsi définitivement du marché de la consommation.

L'Allemagne a récemment obtenu l'autorisation européenne pour une opération similaire. En Hesse rhénane et dans le Wurtemberg, environ 24 millions de litres de vin rouge et rosé des millésimes 2025 et antérieurs au maximum pourront être distillés. Les producteurs recevront 43 centimes par litre, auxquels s’ajouteront 16 centimes pour couvrir les frais de transport et de distillation. Cette mesure est financée à hauteur de plus de 14 millions d’euros par la réserve agricole européenne.

Pour l'Autriche, la disparition de 10 millions de litres de vin rouge pourrait apporter un soulagement à court terme. Cela libère de l'espace dans les caves, empêche de nouvelles baisses de prix et donne un peu de répit financier aux entreprises qui se retrouvent avec des stocks invendables. Mais cela ne permet pas d'attirer de nouveaux consommateurs de vin.

La distillation d’urgence s’attaque aux stocks, mais pas à la cause du problème. Le secteur viticole devra donc s’adapter de manière structurelle : produire moins pour un marché qui n’existe plus, miser davantage sur des vins rouges légers, des teneurs en alcool plus faibles, ainsi que sur les vins blancs, rosés et mousseux, et communiquer plus clairement sur l’origine, la durabilité et la qualité.

Le vin rouge ne disparaîtra certainement pas, mais son rôle de premier plan, qui semblait aller de soi, semble bel et bien révolu. L’avenir appartiendra peut-être à un secteur viticole plus modeste, qui vendra moins de litres mais comprendra mieux ce qu’une nouvelle génération souhaite réellement boire.

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